lundi 11 septembre 2017

Faut-il "se vendre" ?



Remue-méninges : l'homme qui se prenait pour une lessive



Dans les conseils abondamment dispensés à ceux qu'on a pris l'habitude lamentable d'appeler des « demandeurs d’emploi », comme s'ils mendiaient, une rengaine revient en boucle : « Il faut savoir se vendre sur le marché de l’emploi ».

Les mots choisis en disent long car ils trahissent une image du monde. Celle qui est sous-jacente ici, c’est l’idée de l'homme-marchandise. En effet, ce qu’on vend ou ce qu’on achète lors d'une transaction commerciale, ce sont des objets, des biens de consommation ou des services qui ont une valeur marchande.

« Se vendre »... L'homme est-il un consommable ? L'esclavage a été mis à la porte de nos sociétés occidentales. Revient-il par la fenêtre, sous la forme de l'omniprésence du commerce et du marketing, qui envahissent, en douce, nos représentations de l'humain ?

De cette vision du monde découle, pour ceux qui recherchent du travail, des conséquences fâcheuses : 
  • L’homme au travail n’aurait qu’une valeur de productivité.
  • On peut acheter une marchandise et la jeter pour la remplacer lorsqu’elle est usée ou qu'elle est supplantée par une nouveauté plus attractive.
  • Tant qu’elle n’est pas usée, il est permis d’en optimiser l’utilisation et lorsqu'elle est payée, elle vous appartient, c'est un bien meuble.
Se soumettre à l’injonction de « se vendre » revient donc à accepter et à intérioriser un rapport de subordination et de domination, car le client, celui qui achète et qui paie, est roi, il a toujours raison... C’est s'amoindrir, en se déniant toute valeur autre qu’utilitaire.

Vous n'êtes sûrement pas d'accord avec cette idée et les conseillers qui vous parlent de vous vendre vous diraient qu'il s'agit d'une métaphore, de même que la promotion de votre « personal branding », votre marque, avant la démarque. Malheureusement, il arrive souvent que des candidats acceptent inconsciemment cette image d'eux-mêmes, dans laquelle leur seule valeur est d’usage. En adoptant l'idée de se devoir se « vendre », ils se traitent eux-mêmes en objets et s’amputent de leur dignité et de leur part d’humanité, ce qui le plus souvent, se paie en dépression, « bore-out », « burn-out », « brown-out »  ou passages à l'acte violents.

Il ne sert à rien de partir en guerre contre cet état de fait qui est la conséquence actuelle, poussée à l’extrême, d’une échelle de valeurs contemporaine, uniquement axée sur l’économie, la rentabilité et le profit. Comme toutes les idéologies, elle finira par disparaître.

En attendant, ceux qui subissent cette vision du monde doivent absolument développer des stratégies de défense. Se vendre, ce n'est pas la même chose qu'établir un échange et un partenariat. On peut valoriser ses aptitudes ou ses compétences, les argumenter habilement ou les exposer, mais dire qu'on sait « se vendre », revient à entrer en servitude volontaire. Il y a des mots qui sont des prisons...

Il est possible de jouer le jeu, ce rôle social, sans s'aliéner. Il suffit d'établir quelles sont ses priorités et ce qui est essentiel, important ou secondaire.
 
Sortir de prison : les trois cœurs. (« Cœur » est à prendre dans le sens d'attitude de vie.)

Une sentence chinoise dit : « Nous avons trois cœurs. Le cœur pour soi, le cœur pour les proches et le cœur pour les autres ». Pour les Chinois, le cœur est le siège de l'intelligence.

Le cœur pour soi, essentiel parce que premier, tout au long de notre vie, c'est celui où nous sommes seuls. Ce n'est pas le lieu de l'égoïsme, c'est le centre de notre être, celui d'où nous rayonnons. C'est celui, quels que soient les sentiments qui nous animent, que nous ne pouvons partager intégralement avec personne et dans lequel aucun test informatisé ou aucun algorithme ne peut pénétrer. C'est le lieu du sujet du verbe être et de la vie intérieure, à laquelle nous ne pouvons donner que partiellement accès par le langage et par nos actes, d'où l'importance des verbes que nous utilisons lorsque nous disons « Je ».

Le cœur pour les proches, important, c'est le lieu de l'appartenance et de la résonance affective, partagé et tissé avec ceux que nous aimons, qui nous sont nécessaires et à qui nous sommes nécessaires.

Le cœur pour les autres, secondaire, c'est celui de la persona, ce vêtement des pratiques relationnelles et sociales, ce jeu de rôle qui rend la vie en commun vivable. Les autres peuvent d'ailleurs, à l'usage, devenir des proches et nous pouvons, par empathie, nous sentir liés à tous nos semblables, à cette communauté humaine à laquelle nous appartenons...

Les frontières entre les trois cœurs ne sont évidemment pas rigides, mais, en situation de travail, confondre l'essentiel, l'important et le secondaire, conduit à brouiller ses repères, à dérégler sa boussole identitaire, à perdre le nord dans les perturbations émotionnelles des relations aux autres et à devenir la proie rêvée des pervers narcissiques et des manipulateurs rompus aux jeux de pouvoir.

Connaître le cœur pour soi, ne pas l'identifier au cœur pour les autres, ne pas se considérer comme un objet mais comme un sujet, voilà la démarche essentielle à entreprendre, avant de partir bille en tête en recherche d’emploi.

Qu'est-ce qu'être un sujet ?
C’est d’abord se poser les questions essentielles et existentielles que les urgences de la vie moderne ne laissent pas le loisir d’aborder, ni pendant les périodes d’apprentissage ni au travail. C'est trouver son centre de gravité et son étoile polaire, pierres de touche de son identité, sans s'égarer dans les représentations, toutes différentes et toutes partielles, qu'autrui se fait de nous. Pour être respecté, il faut commencer par se connaître et se respecter soi-même et ne laisser personne parler à notre place. Et pour pouvoir dire « Je » en son nom, la question fondamentale à laquelle il faut donner une réponse, est celle-ci : quel est le sens que je donne à ce que je veux faire de ma vie ? Qu'est-ce qui m'anime ?

Le résultat de cette réflexion c'est qu'à partir du cœur pour soi, celui qui dit « je sais ce qui m'est essentiel », on peut composer avec le masque social fait de codes relationnels et de conventions qui permettent de vivre en société. On peut raconter son histoire sans vendre son âme aux enchères.

Le résultat de cette réflexion, c'est que, tout en restant authentique, on respecte la bonne distance professionnelle (ni trop proche, ni pas assez, la neutralité bienveillante dont parlent les psychologues), on ne mélange pas le registre de l'intime ou de l'affectif avec celui des aptitudes et des compétences, et on peut se jouer des exigences de totale transparence de recruteurs souvent en mal de voyeurisme pseudo-psychanalytique.

Le résultat de cette réflexion, c'est qu'on est alors capable de trouver les mots pour dire sa cohérence et qu'on peut sereinement dialoguer avec un interlocuteur dans un échange qui débouche sur un contrat de service équitable, d'être humain à être humain, sans avoir à « se vendre »...


Reste à savoir comment répondre à cette question :
 « Parlez-moi de vous »,
 sans se prendre pour une lessive.

Exemples et illustrations concrètes dans le prochain billet, au travers de ce passage obligé qu'est le CV,
  carte de visite
 censée dire qui nous sommes...




mardi 5 septembre 2017

Réhabiliter Alexandre Dumas


L’œil de la mouche :
 Alexandre Dumas, une pilule d’optimisme


J'ai, depuis longtemps, un rituel d'été : je relis la série des Trois mousquetaires, le roman historique de Dumas que je préfère. Je la relis toujours avec la même jubilation, même si je connais l'histoire et les dialogues par cœur. C'est mon remède de bonne humeur et c'est une lecture thérapeutique, quand je suis fatiguée de la post-modernité, du déconstructionnisme, de l'à-quoi-bonisme, du transhumanisme, du cynisme et autres absurdismes désenchantés qui nous tirent vers le bas en supposant l'humanité déjà finie, alors qu'elle n'a sans doute pas encore dépassé le stade des couches-culottes...

Je me sentais un peu seule dans cette passion pour Dumas, son souffle, son optimisme rabelaisien, sa joie de vivre, son génie de scénariste et de dialoguiste. Il est de bon ton, chez les intellectuels, de mépriser ce fabriquant de feuilletons à la chaîne. Mais je viens de trouver cet article dont je partage des extraits avec vous et qui explique peut-être les raisons cachées de ce mépris condescendant.


Dumas et ses « nègres »...
« Il y a un certain dédain des élites pour Dumas. Il n’est pas enseigné à l’école, il n’est pas considéré comme un auteur sérieux.  On lui reproche en somme de ne pas faire de la grande littérature, d’avoir recours à des genres « faciles », comme le feuilleton, pour captiver son lecteur.

Selon l’essayiste Bernard Fillaire* (Alexandre Dumas, Auguste Maquet et Associés, éd. Bartillat), l’écrivain exploitait les idées et le talent d’une quarantaine de collaborateurs. Du reste, ce ne serait pas le premier écrivain prolifique (il a signé plus de 300 œuvres et des centaines d’articles…) à s’entourer d’auteurs. Et lui, au moins, payait ses frères de plume grassement. »

NB/ Auguste Maquet, le contributeur le plus prolifique de Dumas, faisait les recherches historiques et fournissait de la copie que Dumas retravaillait : à partir de 150 pages de Maquet, il en tirait 50 et le texte était, le plus souvent, profondément modifié. Il est d'ailleurs facile de retrouver la patte de Dumas dans ses œuvres : le vicomte de Bragelonne et le tome III en particulier, a dû, en grande partie, être écrit par Maquet. Le style y est souvent lourd, ampoulé, farci d'outrances romantiques. Mais, dans la construction du récit et les dialogues vifs et enlevés, on reconnait la main et la voix de Dumas. Son fils raconte qu'il a pleuré lorsqu'il a « tué » Porthos à Belle-Ile...
 
Dumas « le nègre »
« De son vivant déjà, Dumas était méprisé, pas seulement pour son style, mais également du fait de sa « négritude ». Le père de l’écrivain, Thomas Alexandre Dumas, était en effet mulâtre, et le premier général de la Révolution à avoir des origines afro-antillaises. De ses lointaines racines courant jusqu’à Saint-Domingue, ce quarteron (Dumas) garde des cheveux crépus, le teint bistre. La jalousie et l’ignorance font le reste.

À en croire son biographe, Daniel Zimmermann (Alexandre Dumas Le Grand, éd. Phébus), Dumas était fréquemment attaqué du fait de ses origines. Un jour, le grand écrivain entre dans un salon. S’y trouve un de ses ennemis, qui, le voyant apparaître, se lance dans une savante dissertation sur les « nègres ».
Dumas ne cède pas à la provocation et reste indifférent. Son adversaire n’y tient plus et l’apostrophe directement : « Mais au fait, mon cher maître, vous devez vous y connaître, en nègres, avec tout ce sang noir qui coule dans vos veines. ». Sans élever la voix, alors qu’un profond silence se fait dans le salon, Dumas réplique : « Mais très certainement, mon père était mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père un singe. Vous voyez Monsieur, ma famille commence là où la vôtre finit. » 


Le grand Athos n'aurait pas mieux dit...

Si vous avez besoin de sourire, tournez le dos à ceux qui nous serinent la fin du monde et retrouvez Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan dans Les trois mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne.


* L'essai de Bernard Fillaire est à charge,
 très partial, peu objectif et pas trop bien écrit.

« La critique est aisée mais l'art est difficile »...