dimanche 30 décembre 2012

L'huitre, la perle et nous


Remue-méninges : système de défenses.

S'ouvrir aux autres est dangereux. C'est prendre le risque d'être changés, déstabilisés et bouleversés dans nos habitudes, nos certitudes et notre image du monde.

La réponse à ce danger, c'est de se fermer comme une huitre.

Oui mais...
Lorsque l'huitre baille, au fond de la mer, pour s'alimenter, être fécondée et échanger avec son milieu, elle absorbe des éléments nutritifs et vitaux, mais aussi parfois des corpuscules toxiques ou agressifs contre lesquels elle a trouvé une parade sûre : en les enrobant de couches de nacre, elle les neutralise et les transforme en joyaux.
Alchimie naturelle et spontanée...

Une huitre qui ne s'ouvre pas est à l'abri des mauvaises surprises. Elle vit en autarcie, centrée sur sa propre royauté suffisante, sans courir le danger d'ingérences ou de contaminations.

En restant fermée, elle se protège de l'extérieur.
 Mais, ce faisant, elle court aussi le risque de mourir d'inanition et elle se prive de la chance de s'enrichir en fabriquant une perle.

mercredi 26 décembre 2012

Apocalypse ou renouveau ?



L’œil de la mouche : Les fantasmes de fin du monde. 

Une épizootie a atteint l'espèce humaine, à la veille du 21 décembre 2012 : l'Apocalypse est pour demain. No future.
Comme les animaux malades de la peste, "ils n'en mouraient pas tous mais tous étaient frappés"...
  
Essayons de comprendre ce phénomène mortifère.
Dans un essai, Katia Varenne, psychanalyste, développe une réflexion de Freud, en 1911, sur les écrits autobiographiques du président Schreber, "le journal d'un névropathe".
Cette réflexion de Freud porte sur les pensées fantasmatiques du président Schreber et sur sa "croyance délirante en une catastrophe cosmique qui mènerait à une destruction inéluctable, en prenant la forme d'épidémies dévastatrices, de tremblement de terre, de déluge ou du retrait de la chaleur solaire." 

Extrait : "Le fantasme de fin du monde". Katia Varenne. L'Harmattan.
"Il ressort de ce texte de Freud que le fantasme, sous sa forme délirante, serait une projection sur le monde extérieur d'une destruction du monde intérieur, affectif, fantasmatique, du sujet qui délire. Freud centre alors ce passage autour de la notion de désinvestissement objectal, (...) pouvant aller jusqu'à la perte de l'intérêt général."

Formulons une hypothèse :
  • Et si nous ne pouvions pas devenir pleinement humains sans reconnaître le visage et les besoins de l'autre, comme en sont témoins les enfants sauvages ?
  • Et si la croyance que l'homme est un loup pour l'homme engendrait un féroce esprit de compétition ?
  • Et si notre monde intérieur s'appauvrissait, et si nous  refoulions, influencés par l'idéologie dominante, ce qui fonde l'humain : le lien aux autres et l'intérêt collectif pour le bien de chacun ?
  • Et si l'individualisme prévalait, et si l'éthique de la relation s'effondrait : "Moi d'abord et après moi le déluge" ?... 

  • Et si des prédateurs s'employaient, chacun pour soi, à remplir leur besace, en faisant fi de l'entraide et de la fraternité, signes de faiblesse et de naïveté ?
  • Et si l'humain, variable d'ajustement, était mis au service de l'économie devenue une finalité, en place de ce qu'elle devait être : un moyen au service du développement humain ? 
  • Et si la fonction symbolique s'estompait au profit d'une matérialité cynique, prévalente et immédiate ? 
  • Avoir, paraître, sembler, et non être ou devenir :  Et si les verbes d'état avaient muté ?

Alors, l'égocentrisme, la loi du plus fort, une boulimie consumériste effrénée, la subordination à un dieu financier tout puissant, ("la main invisible du marché"), ne pourraient qu'aller de pair avec une forte culpabilité inconsciente, causée par le refoulement de ce qui tisse notre humanité. 

Alors, le refoulé, le déni de ce qui nous relie les uns aux autres comme les perles d'un collier, ressurgiraient sous la forme de fantasmes délirants et punitifs d'Apocalypse...

Tout effacer pour recommencer à zéro. Babel à nouveau. Est-ce de la science-fiction ? Hélas, non...

Cependant, il y a de l’espoir. Nous sommes sans doute en train de changer d'ère et l'une émerge là où l'autre finit.

Ces fantasmes nous signalent peut-être le besoin profond de trouver un équilibre dans notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes.

Et c'est urgent.

samedi 22 décembre 2012

Petits cadeaux de fin d'année



Remue-méninges : "Oui, mais quelle est la question ?"

C'est le titre du dernier livre de Bernard Pivot, que j'aime fidèlement depuis longtemps. (Il ne le sait pas, mais ce n'est pas grave, il me suffit qu'il existe).

Bernard Pivot est un grand questionneur. Moi aussi... "Qui êtes-vous ?" C'est ma question de tous les jours, même si je ne la pose pas de cette manière.

Tout bien réfléchi, je pense que la curiosité est un des moteurs de ma vie. J'en ai même fait mon métier.

Non pas la curiosité en tant que fouinage indiscret, mais celle qui prend sa source dans un grand intérêt pour les autres, leurs choix de vie, la manière dont ils les font, celle dont ils voient le monde : à quoi ressemble t-il par la fenêtre de leurs yeux ?

Par bonheur, je rencontre beaucoup de monde, mais mon emploi du temps a des limites. Les livres me permettent de démultiplier les rencontres et d'entrer en relation avec des histoires de vie et des personnes que je n'aurais pas eu l'occasion de croiser.

Les jours où la grisaille l'emporte, ceux où mon incurable optimisme prend une claque et flanche, ceux où je ne suis pas très fière des bipèdes mes frères, où une légère nausée me prend à la lecture de la presse, je me replie vers quelques-uns de ces livres qui me rendent le sourire et de l'amitié pour mes congénères.

A la fin de cette année difficile pour tous, je voudrais partager avec vous quelques pilules de bonheur.
A supposer que vous ne les ayez pas déjà lus :

John Steinbeck, pour son humour lucide et généreux
Tendre jeudi
Rue de la sardine 
Une saison amère
Et, bien sûr, à l'est d’Éden.

Jack London, pour la magie des histoires et de celle-là en particulier :
La petite dame dans une grande maison.

Alexandre Dumas, pour le rythme trépidant du récit, l'allégresse et la joie de vivre d'avant la dernière des blessures narcissiques. (Ah, Porthos !)
Les trois mousquetaires

Dan O'Brien, pour l'amour de la nature et une belle aventure. 
      Les bisons de Broken Heart 

Jorn Riel, pour ses racontars désopilants et son humanité.
La vierge froide et autres racontars
      Des racontars arctiques
Un gros bobard et autres racontars
Une passion secrète de Fjordur

Ils ont des points communs : l'humour, la joie de vivre malgré les difficultés et de la bienveillance.
Pour ceux qui fêtent Noël : joyeuses fêtes !
Pour les autres, bonne fin d'année ! 

mardi 18 décembre 2012

Complexé ? Décomplexé ? Complexe...


Remue-méninges : complexes, tabous, interdits.

-"Il n'y a pas de tabou..."
-"Je ne vois pas au nom de quoi je m'interdirais de..."
-"Décomplexé"...

Nous sommes assaillis par ces affirmations, partout, tous les jours, jusqu'à plus soif, sur toutes les manchettes des journaux et magazines, à la une des sites d'information, dans les discours et les déclarations de responsables politiques.

Savons-nous encore ce que parler veut dire ? Ou la langue française est-elle en passe de devenir du Gloubi-Boulga, cette tambouille immangeable que seuls Casimir et les enfants peuvent apprécier ?

Un peu de sémantique :
Le tabou n'a plus aujourd'hui le sens religieux d'interdit sacré et dans ce sens il a, en effet, pratiquement disparu. Mais il fonde peut-être bien, de manière implicite, l'éthique de la relation et du vivre ensemble en instaurant des limites, des interdits et des obligations. Le décalogue et les religions ne codifient plus légalement, dans les sociétés occidentales, nos comportements sociaux. Reste cependant un absolu laïque, infrangible et inscrit dans la déclaration universelle des droits et des devoirs de l'homme :
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/DUDH.pdf 

L'interdit, c'est justement ce qui donne la possibilité de liberté pour tous. Il trace des frontières à la toute puissance potentielle des individus et des institutions.

Le "complexe" est polysémique. Il peut s'entendre comme un frein au développement d'une personne (complexe d'infériorité par exemple). 
Il peut décrire un ensemble d'éléments en interaction (le complexe du Moi, les systèmes complexes). 
Il peut aussi être l'antonyme de "simpliste". 

Donc, que signifie être "décomplexé" et "sans tabou" ?
Est-ce ne pas être affligé d'un complexe d'infériorité ? Ou être affligé du retournement en son contraire, le complexe de supériorité qui s'accompagne de mépris pour les canards boiteux ?  Est-ce n'éprouver, jamais, aucune culpabilité ? Est-ce ne rien s'interdire, ne pas accepter de limites à sa propre expansion ?  Ou bien encore, est-ce se forger une réaction de défense face aux changements en simplifiant la complexité et en adoptant une réduction en noir et blanc de ce qui est naturellement nuancé ?

Et pourtant... Si nous ne voulons pas vivre dans la jungle, il faut cessairement des limites, des frontières à ne pas franchir, des inhibitions à la violence de quelque ordre qu'elle soit. Elles sont nécessaires à la vie en société et sont au principe de la loi.

Elles peuvent s'exprimer simplement : l'autre et le monde ne sont pas des objets à ma seule disposition.  
"Je ne suis pas au centre de tout, je ne suis pas tout, je ne peux pas tout avoir, je ne peux pas faire tout ce que je veux, mes droits sont limités, en paroles et en actions, par ceux des autres."

Cette attitude "décomplexée", brandie comme un étendard et revendiquée comme une liberté, ressemble au triomphe de l'individu centré sur son bon plaisir et sur son moi jubilant, refusant pour lui toute limite, mais très disposé à en imposer aux autres.

 Ce qui ressemble étrangement à un syndrome de psychopathologie...
Ce qui ressemble aussi beaucoup à une régression...

Nos sociétés dites développées seraient-elles en train de refaire une crise de puberté et une poussée d'acné ?