lundi 30 novembre 2015

Ce qui est complexe n'est pas compliqué




L’œil de la mouche : changer, changement…

Il nous faut changer, l’injonction est dans l’air du temps. Les changements sont urgents et vitaux, dans tous les domaines : changement climatique, sciences physiques et chimiques, économie, biologie, numérique, science de l'évolution, géopolitique, psychologie, sociologie... 
Mais comment faire ?

Voici des extraits d’une interview dans clés.com du lumineux Joël de Rosnay, qui peut nous ouvrir des pistes. (Lien en bas de page.)

"Êtes-vous pessimiste ou optimiste ? (face aux changements que nous vivons NDLR)
Joël de Rosnay : Non, je suis "optipessimiste". J’aime beaucoup cette formule d’Edgar Morin qui se refuse, comme moi, à se laisser enfermer dans un dualisme manichéen stérile. Nous sommes entrés dans l’ère de la complémentarité : non plus "ou/ou", mais "et/et". Je suis un optimiste inquiet et un pessimiste serein. Mes inquiétudes concernent l’incapacité du monde politique, industriel, parfois aussi philosophique, à intégrer l’accélération générale et à comprendre la nouvelle culture qui en émerge".

Commençons donc par la révolution de la complexité.
"C’est la grande révolution scientifique de notre temps. Elle touche tous les domaines, mais plus spécialement la biologie, l’écologie et l’économie.
Commencée il y a un demi-siècle, elle connaît depuis vingt ans une forte accélération. Désormais, tous les chercheurs, quelle que soit leur discipline, glissent d’une vision analytique et séquentielle vers une vision systémique et intégrative. Depuis Descartes, l’approche synthétique était considérée comme trop englobante, trop contextualisée : elle ne donnait pas prise au raisonnement scientifique.
Seule l’analyse permettait de faire des expériences et d’échafauder des hypothèses.

Aujourd’hui, pour les chercheurs de la complexité (qui travaillent notamment au Santa Fe Institute avec des surdoués comme Brian Heather ou Stuart Kauffman, ou à l’Université Libre de Bruxelles, dans la suite d’Ilya Prigogine), analyse et synthèse se complètent au sein d’une méta-disciplinarité. Celle-ci intègre la théorie du chaos, l’approche fractale, les structures dissipatives, la relativité corrigée, la dynamique des réseaux, la cybernétique, la simulation sur ordinateur, etc. Et des relations poreuses apparaissent entre les disciplines".

Concrètement, dans quels domaines cette révolution se met-elle en œuvre ?
" Si j’ai cité en tête la biologie, l’écologie et l’économie, c’est qu’elles font déjà partie de ce que les Américains appellent les "sciences intégratives", qu’hélas notre système d’éducation ignore encore dramatiquement : on peut ainsi apprendre les mathématiques à partir de la biologie, la physique à partir de la cybernétique, ou l’économie à partir de l’écologie...

Comme si, de la complexité, émergeait peu à peu une unité de la nature. Le mot est fort, mais on peut l’assumer. Dans les domaines les plus variés, on peut voir en effet des homologies, des résonances, si bien que les différents regards que nous posons sur le monde se rassemblent progressivement autour d’une vision globale. Cette vision unifiée débouche sur une approche neuve de la science".

Et par exemple, faisons un sort au déterminisme génétique...
"Venons-en à l’épigénétique – du grec "epi", "ce vient au-dessus", donc "ce qui influence les gènes"
De quoi s’agit-il ? Pour beaucoup, les gènes, c’est le destin : on n’y peut rien. Les généticiens ont alimenté cette vision en affirmant que l’ADN de nos six mille milliards de cellules code les matières qui nous composent et que cet ADN nous est imposé dès notre conception.

En réalité, ce raisonnement ne concerne que 15 % de l’ADN qui code des enzymes et des protéines. On ignorait le rôle que jouaient les 85 % restant qu’on appelait l’"ADN poubelle". Or, depuis une dizaine d’années, nous savons que non seulement il joue un rôle essentiel, en codant des molécules des ARN interférents qui modulent toute la mécanique génétique, mais que cette modulation dépend en grande partie de nos comportements, de nos émotions, de nos modes de vie.

Autrement dit, nos gènes proposent des partitions sur lesquelles nous pouvons largement improviser. Nous pouvons décider de fumer, de boire ou de vivre sainement. Nous pouvons garder nos émotions refoulées et conserver nos traumas enfouis ou faire une psychothérapie pour nous libérer. Nous pouvons rester assis toute la journée ou faire de l’exercice. Et tout cela influence directement nos gènes" (...)

"Il semble que l’innovation naisse des zones de déséquilibre. La question est donc de savoir apprendre à surfer sur les vagues de chaos sans se laisser entraîner dedans".

L'article complet dans clés.com
http://www.cles.com/debats-entretiens/article/integrer-la-complexite-est-la-cle-du-progres-0

L'aspect le plus perturbant des changements en cours est celui qui nous oblige à remettre en question les repères et les certitudes qui soutenaient nos modèles cognitifs et nos modes de vie.

Nous sommes contraints à une métamorphose et il est devenu impossible de la refuser, tout comme il est impossible à l'enfant de refuser le douloureux et merveilleux passage de la naissance...

lundi 23 novembre 2015

La "crise" a-t-elle un sens ?



L’œil de la mouche : "Et pourtant, elle tourne"...

Ce billet a été écrit avant le 13 novembre. Le sujet ne concerne donc pas les évènements brutaux, glaçants et sidérants que nous venons de vivre. Ils ont fait surgir l'impensable et appellent un autre type de réflexion. Il faudra du temps avant que le choc émotionnel le permette. Toutes mes pensées, aujourd'hui, vont à ceux qui ont été atteints par ces atrocités inhumaines.
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"Et pourtant, elle tourne"... C'est l'exclamation - sans doute dans sa barbe - de Galilée, forcé par l'inquisition de rétracter sa théorie de l'héliocentrisme qui battait en brèche la doxa dominante, le géocentrisme. 

Crise, rupture et changement de paradigme
Nous vivons actuellement un bouleversement radical dans le paradigme qui sous-tend notre appréhension du monde. Des pans entiers de savoirs sont balayés, les usages contestés, les habitudes sont inopérantes et le cadre de nos conceptions se délite. Cette crise est déstabilisante car elle bouscule des certitudes rassurantes. Elle est anxiogène car les mutations sont rapides et qu’un nouveau paradigme n’a pas encore émergé. Nous en sommes au stade de ce que Dabrowski appelle une "déconstruction positive", c'est à dire le moment de remise en question d'un cadre de référence qui précède l'émergence d'un cadre nouveau, une crise d'adolescence, en somme...

Une clef pour comprendre : Thomas Kuhn
"La Structure des révolutions scientifiques" de Thomas Kuhn a eu une influence considérable chez les scientifiques mais aussi chez bon nombre de spécialistes de sciences humaines : historiens, économistes, sociologues...

Sorti en 1962 et tiré depuis à un million d'exemplaires, l'œuvre, au succès indéniable, fait sa petite révolution sur la manière de penser la science, ce qui lui a valu nombre de critiques. Thomas Kuhn (1922-1996), professeur au MIT, y renouvelle d'une part la conception de l'histoire des sciences, d'autre part les mécanismes de l'évolution des théories scientifiques.

Selon la conception traditionnelle dominante chez les scientifiques et épistémologues, le progrès scientifique résulterait de l'accumulation linéaire des connaissances : en découvrant de plus en plus de choses, on ajouterait des éléments aux théories qui se rapprocheraient toujours plus du vrai au fur et à mesure des siècles.

Pour Kuhn, ce schéma est erroné. Le progrès scientifique procède de ruptures et de bouleversements. Pendant des périodes stables, la discipline scientifique se développe, organisée autour d'un paradigme dominant, sorte de cadre théorique auquel adhère la communauté scientifique du moment. Cette période de stabilité permet une croissance régulière et cumulative. Par exemple, la mécanique newtonienne a fonctionné du XVIIème siècle au début du XXème sans remise en cause, sur la base d'un consensus général.

Si la communauté ne peut plus résoudre les anomalies de plus en plus nombreuses, (du paradigme dominant NDLR) c'est alors la crise qui peut déboucher sur cette fameuse révolution scientifique. Le nouveau paradigme produira de nouveaux cadres de recherche, de nouveaux outils et sera en contradiction avec l'ancien. La théorie de la relativité d'Albert Einstein par exemple a permis d'expliquer des faits nouveaux telle l'impossibilité de dépasser la vitesse de la lumière dans le vide. Et c'est ainsi que la physique nucléaire a remplacé la physique newtonienne. Le passage d'un ancien à un nouveau paradigme bouleverse la vision du monde.

Mais Kuhn prend aussi en compte les usages sociaux de la science : sa notion de paradigme englobe aussi bien les théories scientifiques que les croyances, les valeurs et les traditions que se transmet la communauté savante. Celle-ci, nous dit-il, est fondamentalement conservatrice, ce qui signifie qu'à certains moments, certaines connaissances scientifiques dominent parce qu'un réseau de scientifiques les défend et les propage. Au IIIème siècle av. J.-C., Aristarque de Samos défendait déjà l'hypothèse héliocentrique sans aucune oreille attentive pour l'écouter. C'est que le système géocentrique de Ptolémée satisfaisait aux exigences de la science dite "normale", et peut-être aussi l'orgueil humain.

Au final, on se rend compte que, loin de suivre un long fleuve tranquille, c'est la discontinuité qui caractérise le progrès des sciences : bonds, conflits, rivalités chez les scientifiques... Kuhn souligne donc le caractère relatif de la connaissance et met en question l'objectivité des scientifiques. Cette conception en hérissera plus d'un..."


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La grille de lecture de Thomas Kuhn ne s'applique pas qu'à la science, elle concerne aussi d'autres domaines : celui de l'évolution du vivant (Stephen Jay Gould et les équilibres ponctués), celui de la sociologie, de l'économie, du développement psychique et cognitif, de la construction de la personnalité, de l'art...
   
C'est le système entier de notre représentation du monde qui est aujourd'hui entraîné à muter.

Les crises déconstruisent mais elles sont aussi un formidable moteur d'énergie qui peut, si nous acceptons de penser autrement et si nous ne nous accrochons pas à de vieilles lunes, nous conduire vers un "Plus-être".

lundi 16 novembre 2015

Pas de billet cette semaine



Pour eux...

Je ne publierai pas de billet personnel cette semaine. Ce que j’aurais voulu écrire l'a déjà été, par exemple dans "The conversation" et certainement mieux que je ne l’aurais fait.
Ci-dessous 


Attentats de Paris : comprendre l’innommable
14 novembre 2015, 13:46 CET

"Le choc, bien sûr, devant l’horreur. L’effroi devant une tragédie qui nous sidère. Et puis le deuil pour nos compatriotes et leurs familles. Ce qui s’est passé le vendredi 13 novembre à Paris a glacé la planète et nous a frappé au cœur, dans une ville qui a connu son lot d’attaques de tous bords depuis plusieurs années, mais qui n’avait jamais fait face à un tel carnage.

La tentation serait aujourd’hui de laisser nos émotions remplir le vide qui nous étreint. Mais après le traumatisme, il faut tout faire pour comprendre, tout faire pour analyser comment, après l’infamie de Charlie Hebdo, on a pu en arriver là. À une telle idéologie dont la barbarie semble être le seul moteur. 

Dans les semaines et les mois qui viennent, The Conversation va mobiliser son réseau d’experts nationaux et internationaux pour tenter de décrypter l’innommable. Parce que tous les chemins qui mènent à un tel carnage méritent d’être remontés, afin que d’autres ne puissent être tentés de les emprunter. Parce que la guerre qui fait rage aujourd’hui – et dans laquelle la France est impliquée – cette guerre-là est inédite, à la fois mondialisée, numérique, archaïque et d’une grande complexité.

Plus que jamais, il faut tenter de comprendre aussi pour mieux prévenir. Comprendre, et prendre le recul de l’analyse, pour ne pas céder aux dérives politiciennes extrémistes qui ne vont pas tarder à se faire jour. Comprendre pour mieux s’unir à l’avenir. Comprendre pour essayer d’apaiser notre douleur. Même si la tâche semble aujourd’hui insurmontable."


The Conversation France est financé par l'Institut Universitaire de France, la Conférence des Présidents d'Université, Paris Sciences & Lettres Research University, Sorbonne Paris Cité, l'Université de Lorraine, l'Université Paris Saclay et d'autres institutions membres qui fournissent également un soutien financier.

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