dimanche 26 juin 2016

l'usage des mots, l'usure des mots



L’œil de la mouche : les maux des mots
  Les mots s’usent quand on ne s’en sert pas. 

Plutôt que de critiquer l'appauvrissement de la langue, sauvons les mots en perdition avec Bernard Pivot. Il en recense 100, tous plus savoureux les uns que les autres : gandin, capon, brimborion, bancroche, mirliflore, rufian, jocrisse...
(100 mots à sauver. Bernard Pivot. Albin Michel.)

Il y en a quelques-uns que j’aime particulièrement et que j’utilise souvent, depuis longtemps.

  • « Carabistouille » me plait beaucoup. (Bêtise, sottise, sornette, baliverne, bourde, fadaise…)
  • « Péronnelle » aussi. (Femme ou jeune fille sotte et bavarde.)
  • J’ai adopté un mot que j’ai trouvé chez Colette, cette magicienne du langage, c’est le « rabicoin ». (Un recoin caché.) J’ai un « rabicoin » chez moi, qui sert de purgatoire, où j’entrepose les livres que je n’aurais pas dû acheter, que je ne relirai jamais et dont je devrais me défaire. Je le ferai un jour, peut-être, ou peut-être pas : il y a vingt ans et plus qu'ils sont là.

Et si chacun de nous faisait revivre trois ou quatre mots ?

lundi 20 juin 2016

Yes, we can...




Remue-méninge : mais oui, c'est possible...


C’est un petit bonhomme solide, plein d’énergie chaleureuse, authentique et atypique, né dans une île de l’océan indien et dans un petit village très pauvre mais riche d'une culture de partage. Orphelin de père, il a grandi dans une maison de pisé au toit de chaume avec sa mère et six ou sept petits frères et sœurs. Il a, par la force des choses, assumé très jeune le rôle de chef de famille.

Tout en poursuivant ses études, il a travaillé pour élever toute sa fratrie et lui permettre également d'étudier, grâce à son salaire. Après sa licence en droit, il a émigré en France - pays de cocagne - et réussi à obtenir une maîtrise et un master 2, en parallèle d’un travail alimentaire de manutentionnaire qui lui a permis de survivre en foyer et d’envoyer au pays la plus grande partie de ses gains. Tous ses frères et sœurs ont terminé leurs études et trouvé du travail correspondant à leurs études, qui enseignant, qui fonctionnaire, qui assistant social…

Lui, non.

Son master 2 en droit ne lui a pas ouvert de portes et la France, frileuse et élitiste, pays des droits de l’Homme et de la reproduction sociale, ne lui a pas donné la chance de prouver sa valeur. Nom étranger, culture de solidarité et d’entraide ne font pas très bon ménage avec compétition socio-économique et crainte des différences.

Il a conservé son travail de manutentionnaire, s’est marié, a eu des enfants, créé et animé plusieurs associations d'aide et de conseil aux immigrés, participé en bénévole à l'animation de sa commune.  Un jour, à 50 ans, il est arrivé chez moi pour entreprendre un bilan de compétences.

Ni aigri, ni amer, il m'a dit : « Je veux savoir si je suis capable d'évoluer pour que mes enfants soient fiers de moi. Dieu est sur mon épaule et si c’est possible, j’y arriverai ».  Pendant deux mois d'exploration en commun, il a découvert la richesse de son expérience,  le potentiel énorme qu’il lui restait à exploiter, la manière d’en parler et la capacité à construire un autre projet de vie professionnelle.

Il a pu obtenir le financement d’une formation diplômante de niveau 1 en congé individuel de formation d'un an et il est allé jusqu’au bout de cette formation en alternance, malgré une fracture du bras et les perturbations de sa vie de famille. Reprendre des études à 50 ans, avec deux jeunes enfants dont la mère travaille en horaires décalés, n’a rien de facile…

Il a obtenu son diplôme en management de la qualité, ce qui a ouvert les yeux de l’entreprise qui le sous-employait depuis vingt ans. La direction a compris tout à coup que c’était un très gros gâchis et l’a promu à un poste de qualiticien. Ses enfants peuvent être fiers de lui et je suis plus riche de l'avoir rencontré.


« Dieu est sur mon épaule »
  C’est une autre façon de dire la confiance dans la vie.

lundi 13 juin 2016

Le pouvoir, la puissance et la gloire




L’œil de la mouche : le mythe de Babel…


Les tours que nous construisons, de plus en plus élevées, ont des précédents lointains, les ziggourats. La tour de Babel, la première, supposée avoir été érigée à Babylone après le déluge par les enfants de Noé, est la plus célèbre et s’inscrit dans un mythe auquel il serait utile de réfléchir aujourd’hui car les mythes sont souvent la projection d’expériences archétypales et symboliques, valables pour tous les temps et pour tous les hommes.

Babel, étymologiquement, signifie la porte de Dieu (Bab, la porte, El, le nom donné au créateur du monde).

Cette tour de Babel symbolise le désir de puissance et de gloire sans limites. Elle a été vouée à la destruction par El, qui voulait empêcher que les hommes parlent tous la même langue et se coalisent, unis dans l'ivresse de leur pouvoir, pour asservir la terre et les cieux.

Il entendait ainsi les limiter dans leur volonté d’hégémonie et les ramener, de leur orgueil expansionniste, à une réalité plus modeste : s’ils parlaient tous des langues différentes, leur énergie serait - croyait-il - canalisée par l’effort à faire pour se comprendre mutuellement ici, sur terre, au lieu d’ambitionner la conquête du ciel, de la puissance et de la gloire.

Il a dû, depuis, perdre un peu de ses illusions...

Le mythe de la tour de Babel est celui de l’orgueil démesuré, ancré dans  la quête sans fin de prouesses techniques et de compétitions économiques qui éloignent les hommes d’une difficile gageure : la compréhension mutuelle et le dialogue.


Après quoi courons-nous en tentant d’escalader les cieux, au propre et au figuré ?

Cette semaine, deux gros titres de presse, sur la même page :

**L'enfer sur terre est à Alep, pilonnée par les bombes
  (photos terribles à l'appui).

**Trois planètes potentiellement habitables ont été découvertes, selon la très sérieuse revue « Nature ».


Et si nous mettions, à rendre notre planète
 « potentiellement habitable »,
 la même énergie qu'à détruire la nature, les bêtes et les hommes ?

lundi 6 juin 2016

Le plaisir de lire




L’œil de la mouche : une belle illustration

J’ai découvert Jean-Baptiste Véber sur LinkedIn, à travers les billets de son blog dans lequel il raconte, entre autres, son expérience de professeur d’histoire-géographie.

J’ai été séduite par son style, sa générosité, sa sensibilité, son écoute sans parti-pris, les questions qu’il se pose sur les difficultés auxquelles sont souvent confrontés les enseignants.

Il vient de publier un roman que je trouve remarquable pour plein de raisons mais surtout pour le rôle qu’il n’y joue pas car cela parle de lui… 

Il a une telle capacité d’empathie que l’auteur est invisible, ce qui est très rare car, en général, le narrateur montre assez rapidement le bout de son nez. Dans son roman, il s’efface pour laisser le lecteur entrer en résonance immédiate avec les personnages et leur monologue intérieur. Il n’intervient pas, il est entièrement une plaque sensible, une oreille…

J’ai beaucoup aimé aussi ce que j’appelle l’œil de la mouche, qui possède des centaines de facettes. Chacune reflète  une partie du paysage et c’est le cerveau de la mouche qui reconstitue l’image entière. Dans ce roman, chaque personnage voit le monde par sa fenêtre et ce qu’il voit est une facette du drame. Il faut beaucoup d’humanité pour arriver à rassembler toutes ces perceptions différentes sans jamais se mettre en avant et en laissant en relation directe le lecteur et les personnages.

Il a le don d’entrer dans la subjectivité de chaque acteur avec tendresse et sans jugement moral. La même petite musique que j’aime chez Steinbeck et chez Fred Vargas : prendre les hommes comme ils sont, comme la vie les a faits, sans les ensevelir sous des jugements ou des opinions en béton. 

Enfin, j’aime beaucoup son style. Je trouve merveilleux qu’il puisse aussi habilement changer de registre avec chaque personnage et que le ton change avec chacun, traduisant fidèlement sa psychologie. C'est un humaniste, il doit être un professeur extraordinaire et ses élèves ont beaucoup de chance.

Son roman, « Ragots de Lapins » est construit autour d’un drame : un meurtre. Mais ce meurtre est un prétexte à entrer dans le regard de tous les protagonistes. Ils sont tous différents et tous ont une perception particulière de l’évènement et de la victime. Pourtant, le meurtre n'est pas le sujet du livre et ce roman n’est pas un polar, ou alors c’est la vie qui l’est…

Un extrait du premier chapitre : Le Furet

« Wala ce qu’on lui a mis au gars ! Faut pas essayer de lui faire au patron, il s’en souvient toujours. Je sais pas ce qu’il avait fait celui-là, mais au moins, c’était clair : « débarrasse-moi de ce rat ! » Vous pouvez pas dire que c’était pas clair.

Après le patron, tu vois, il veut pas savoir comment ça se passe, y’a plein de raisons à ça : d’abord parce que forcément il a moins mauvaise conscience, c’est du luxe, mais ça je pourrais me le payer aussi bientôt, si je continue à bien taffer : « du bon boulot », qu’il m’a dit quand je suis rentré au rapport.

Bon, ensuite, il en veut rien savoir, adresse, heure, façon de faire… Parce que s’il est interrogé, il fera pas long feu à la police, il a trop d’intérêts en jeu, il devra les arroser tout de suite les keufs, il a pas de temps à perdre, et ça coûte cher un keuf au courant, je veux dire pas le petit mais le grand, celui avec un cigare, en imper derrière un bureau anglais. Ceux-là, les hauts placés, c’est la peau du sgeg ! J’suis sérieux ! Il leur paye de sacrés services mon patron, pour les avoir dans la poche. Enfin, moi je connais pas ses combines mais pour qu’il arrive toujours à s’en tirer, comme ça, je me dis qu’il a trouvé un sacré filon. Dans ce métier, c’est abuser que tu trouves pas aussi une école, t’en aurais bien besoin : un exemple, quand le patron je lui dis :
– Mais sur cette affaire, monsieur, on est complètement grillé, ça sert à rien de continuer, on va se faire gauler.
Alors avec sa tête de bouledogue il me répond :
– T’occupe le furet, quand t’auras compris que la loi, avec de bons avocats, elle est faite pour être contournée, peut-être que tu y arriveras, à réussir, je veux dire vraiment gagner, pour t’acheter une maison, une femme, des enfants… Mais là, t’es au niveau zéro du banditisme, ou plutôt t’es un vrai bandit, t’es pas un homme d’affaire, tu le deviens à partir du moment où tu peux te payer les services d’un avocat… Mais encore, d’un bon avocat, parce que laisse-moi te dire que cette profession, c’est bourré de petites balances; il faut tâter la marchandise avant de remettre tes affaires entre leurs mains.

Wala quand il me parle comme ça ! Je comprends rien même si je fais semblant, « oui, oui monsieur La Ponte », que je fais avec la tête mais c’est vraiment pour rester poli, on peut pas la lui faire, mais en même temps… Je sens bien quand il parle comme ça qu’il me prend pour un schlague… Mais il devrait faire attention, il voit pas que je suis un nerveux, j’ai de l’honneur moi, je suis pas un schlague, j’ai juste pas été à la bonne école, le patron lui c’est un fils de… Je veux dire pas fils de p…, mais fils de riches, ils ont toujours de l’avance eux, au berceau ils savent comment attirer la thune sans se faire remarquer. Moi, pendant longtemps, j’ai pas été discret, alors j’en ai fait une autre d’école, celle de la prison…
Vas-y, ça t’endurcit aussi sa mère, moi je sais me faire respecter maintenant. (...)

Vazi, tu vois, c’est vraiment la jungle, la zonzon, mais quand t’es passé à travers, tu deviens indestructible. Je sens plus la douleur maintenant, j’ai bien vu ce matin, parce que le gars, il a essayé de se défendre, mais je l’ai charclé tellement vite que le coup de latte qu’il préparait, il a même pas pu le porter ».


Le ton et la focale changent à chaque chapitre avec le discours intérieur de
Marceline Trélon, Albert Lapins, Martin Lapins, Anne Montalenvert, Yves Casseur, La Liche, et les autres...

 http://z4editions.fr/publication/ragots-de-lapin/