mercredi 22 mars 2017

Une méthode de recrutement infaillible







L’œil de la mouche : comment recruter un ministre intègre...

À l'heure des grands débats, des petites phrases,
des « punchlines », de la couleur des cravates et des costumes, des grandes promesses et des jeux du cirque télévisés,
 ce billet, publié en mai 2012, est, hélas, toujours actuel.



Nabussan, roi de Sérendib, cherche un trésorier qui ne le vole pas. Il a du mal à en trouver un. Zadig, son conseiller, lui propose une méthode de recrutement infaillible.

« Laissez-moi faire », dit Zadig. « Vous gagnerez à cette épreuve plus que vous nе pensez. » 

Le jour même, il fit publier, аu nоm du rоі, que tous сеuх qui prétendaient à l'еmрlоі de haut receveur des deniers de Sa Gracieuse Majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre, еn habits de soie légère, lе рrеmіеr de lа lunе du Crocodile, dans l’antichambre du roi.

Ils s’y rendirent аu nоmbrе de soixante et quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin : tout était рréраré роur lе bal, mais la porte de се salon était fermée, et іl fallait, роur у entrer, passer раr une petite galerie assez obscure.

Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat l'un après l'autre par ce passage dans lequel оn lе laissait seul quelques minutes. 

Le roi, quі avait lе mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie.

Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu’on les fit danser. Jamais оn nе dansa plus pesamment et avec moins de grâce. Ils avaient tous lа tête baissée, les reins courbés les mains collées à leurs côtés.

« Quels fripons ! » disait tout bas Zadig. Un seul d’entre еuх formait des pas avec agilité, lа tête haute, lе regard assuré, les bras étendus, lе corps droit, lе jarret ferme. « Ah l’honnête homme ! lе brave homme ! » disait Zadig.

Le rоі embrassa се bоn danseur, lе déclara trésorier, et tous les autres furent punis et taxés avec lа plus grande justice du monde. Cаr chacun, dans lе temps qu’il avait été dans lа galerie, avait remрlі ses poches, et pouvait à реіnе mаrcher.

Le roi fut fâché роur lа nаture humaine que, de ces soixante et quatre danseurs, іl у eut soixante et trois filous. La galerie obscure fut арреléе lе corridor dе lа Teпtatioп.

On aurait, en Perse, еmраlé ces soixante et trois seigneurs. En d‘autres pays, оn eût fait unе chambre de justice qui eût consommé еn frais lе triple de l’argent volé, et quі n’eût rіеn remis dans les coffres du souverain. Dans un autre roуаume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient fait disgracier се danseur si léger.

A Serendib, ils nе furent condamnés qu’à augmenter lе trésor рublіс, саr Nabussan était fort indulgent. »
 Voltaire. Zadig. Contes philosophiques.


Voilà peut-être une bonne idée à exploiter, par les temps qui courent...
 



lundi 13 mars 2017

Comment tuer la poule aux oeufs d'or




Billet d'humeur 
Cette nouvelle interface LinkedIn, elle vous plaît ?


J’aimais bien LinkedIn.
  • J’y trouvais des informations d’une bonne tenue et pertinentes, à l'exception de quelques figures politiques venant y lustrer leur poil et leur marque personnelle, persuadés d'être à leur place dans un réseau professionnel, puisque la politique est un job comme un autre. Après tout, pourquoi pas, ils sont bien rémunérés pour leur travail, non ? Non. Ils sont mal rémunérés, paraît-il. Passons...  
  • J’y trouvais des contributions intéressantes qui permettaient de découvrir des horizons et des métiers très divers, très peu de trolls, des groupes de discussion variés et animés, avec des échanges et des contacts nouveaux que j’appréciais beaucoup et la rencontre de personnes que je n’aurais jamais pu avoir professionnellement dans la « vraie vie ». Mon champ d’activité étant en rapport avec les sciences humaines, tout m’intéressait.
  • J’y trouvais des dialogues enrichissants, une créativité dense, foisonnante et un peu pagailleuse, comme la vie, de l’humour souvent, des réflexions intéressantes, originales et parfois passionnantes.

J’ai employé l’imparfait : 
« J’aimais » et « J’y trouvais ».
 Ce n’est plus le cas.

A la lecture de la nouvelle interface,
 je suis plombée par l’ennui.

  • La charte graphique est très cadrée, peu en rapport avec celle d’un réseau d’échanges d'informations : la navigation entre les pages s'apparente à un jeu de piste et les rubriques de l'interface précédente sont dispersées ou ont disparu. Le profil est aussi normé, aussi squelettique que le sacro-saint CV sur une page et tout aussi insipide. La taille réduite de la police, les photos géantes, uniformément cadrées, détournent l'attention du contenu.  Bref, c'est propre et élégant, mais ce n'est plus un lieu d'échanges vivants
Conclusion : LinkedIn standardise les utilisateurs et les borde au carré, sans le dire.
  • L'information est de moins en moins en réseau et de plus en plus descendante. Les groupes de discussion sont passés à la trappe et sont placardisés. Il faut aller les chercher un par un, car les publications ne peuvent plus être partagées à partir de la page d'accueil. Les discussions de groupes n'apparaissent plus, ni sur le fil d'actualité ni sur la page d'activité, cachée dans le profil. Beaucoup de groupes sont en sommeil depuis le lancement de la nouvelle interface. Les contributeurs sont découragés par la difficulté d'accéder aux discussions et sont incités à ne publier que sur la page d'accueil. L'obsolescence des groupes est bel et bien programmée.
Conclusion : LinkedIn assèche les échanges entre les utilisateurs, sans le dire.
  • Les notifications affichent les mêmes informations plusieurs fois de suite, comme si elles étaient nouvelles. Les réactions le plus souvent mentionnées sont celles à coloration fortement émotionnelle ou qui apportent peu de contenu réfléchi ajouté. (La « Post vérité » a-t-elle encore frappé ?)
Conclusion : LinkedIn s'assure du temps de cerveau disponible des utilisateurs, sans le dire.
  • Le fil d’actualité est truffé d’offres « personnalisées » totalement surréalistes et semées à tous vents, sans aucun discernement. La publicité B2B et B2C des entreprises est à peine masquée et insérée dans le contenu du fil, sous la forme de sponsoring et de suggestions (une manière astucieuse de contourner Adblock  ?)
Conclusion : LinkedIn monnaie les données des utilisateurs, sans le dire.


En résumé, avec le souci affiché d'améliorer la fameuse et impayable « expérience utilisateur » et avec l'intention non avouée de doper la rentabilité de ses data, il semble que LinkedIn ait entrepris de normaliser les dits utilisateurs, afin qu’ils ne partent pas dans tous les sens et qu’ils soient plus facilement exploitables. Et c'est un algorithme secret qui fait le travail de Procuste.*

LinkedIn a peut-être oublié que les utilisateurs ne sont pas des data, ni des « produits ». Contrairement aux data et aux produits, ils ne sont pas captifs, ils sont vivants et mobiles.


 Si on se met en tête de les formater,
 ils s'en iront ailleurs.

Et s'ils s'en vont, adieu le produit...



*« Procuste, aubergiste et brigand de la mythologie grecque, contraignait les voyageurs à se jeter sur un lit. Il coupait les membres trop grands qui dépassaient du lit et étirait les pieds de ceux qui étaient trop petits.
Procuste est devenu le symbole du conformisme et de l'uniformisation. On parle couramment de « lit de Procuste » pour désigner toute tentative de réduire les hommes à un seul modèle, une seule façon de penser ou d'agir. »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Procuste